S’ouvrir à l’autre

Surmonter les écueils multiples

01 février 2019

Le dialogue interreligieux bute souvent sur deux écueils : définir clairement les objectifs poursuivis et affronter posément la richesse de la différence.

Même si les attentats terroristes, comme celui de Strasbourg, ont toujours de sérieuses répercussions sur le dialogue interreligieux, il est plutôt en vogue. Des groupes voient le jour ici ou là, à l’initiative de communautés religieuses, d’associations (CoExister, Cieux, etc.) ou même de municipalités (sur le modèle de Marseille espérance). Mais les objectifs de ces groupes ne sont pas toujours clairs. Par ce dialogue, les uns espèrent garantir une certaine paix sociale. D’autres veulent construire des ponts entre des religions qui, parfois, s’ignorent ou vivent dans l’indifférence les unes des autres. Après tout, malgré des différences notables et essentielles, de possibles convergences sont à souligner. Certains autres sont simplement motivés par le désir de mieux connaître l’autre, sa religion, sa foi, ses rites, ses traditions. Et la liste n’est pas exhaustive. Quels que soient les objectifs, il faut qu’ils soient clairement posés pour éviter les déceptions, les frustrations et les risques de manipulation (par les acteurs municipaux ou religieux).

L’union

Le rapport à la différence est le second talon d’Achille du dialogue interreligieux. Certes, ce dernier a la capacité de pouvoir attirer les opposés. C’est le cas tant dans les grandes instances internationales (ONU, Parlement européen, …) que dans les réunions interreligieuses régionales ou locales. Partout, les grandes religions unissent leurs forces. Elles tentent ainsi de lutter contre des lois favorisant l’avortement, le mariage des couples de même sexe… Caroline Fourest, journaliste spécialiste de la laïcité, parle d’une fronde obscurantiste ! Il faut avouer qu’il y a un peu de cela, tant cette union de la carpe et du lapin peut sembler étrange. Cette fronde parvient à surmonter les différences doctrinales (Dieu un ou Dieu trinitaire), culturelles, rituelles. Elle tend même à les abolir, pour un œil extérieur. Mais cette union n’est pas une force. C’est même le point faible du dialogue interreligieux. Ce qui le rend inutile.

L’élargissement

Le point faible du dialogue interreligieux est de vouloir nier la différence. De la considérer comme un obstacle au dialogue. La tentation est grande de vouloir s’appuyer sur nos « points communs », pour pouvoir être « comme un ». Pour cela, rien de plus simple. Il suffit de trouver un ennemi commun : le progrès technique, les évolutions sociétales ou éthiques… C’est la faiblesse du dialogue interreligieux, car, en agissant de la sorte, les partenaires du dialogue, israélites, chrétiens, musulmans, oublient que la force du dialogue interreligieux est de se confronter à un autre radical, inassimilable. Le dialogue interreligieux contraint chacun·e à sortir du registre du même dans lequel il se complaît habituellement. Il oblige chacun·e à s’aventurer sur des chemins de spiritualité, de compréhension de Dieu, qu’il n’avait pas envisagés. Il pousse chacun·e à « élargir l’espace de sa tente ». L’autre qui me fait face, me dévisage dans le dialogue interreligieux vient « fracturer mon enclos » (Gérard Delteil), briser les verrous de mes prisons, comme le fait cet autre radical qu’est Dieu.

La rencontre

Mais ceux qui ont déjà participé à des dialogues interreligieux savent que le front uni n’est que rarement là. Le plus souvent, ces réunions font apparaître des différences majeures. Tellement importantes même qu’il arrive que ces dialogues, ne pouvant se poursuivre, s’arrêtent. L’autre devient cet étranger avec qui il n’est pas question de discuter, qu’il est interdit de côtoyer. Au fond, c’est une autre manière de refuser la différence en se repliant sur le même qui nous rassure, sur notre identité qui nous fait tenir dans la communauté religieuse à laquelle nous appartenons et dans la société. On oublie que l’identité, quelle que soit notre religion, nous est donnée par cet Autre qu’est Dieu. C’est sa voix qui vient à nous et nous fait « renaître, autre ». C’est la voix de Dieu, de cet autre tout-autre, qui nous « permet de devenir authentiquement nous-mêmes. C’est par la médiation de l’autre [l’Autre] que chacun, chacune accède au plus intime de soi » (Gérard Delteil). Une raison d’être attiré par mon opposé…

Christophe Jacon
journal Ensemble
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